Reflux global - Édito
De
la pratique politique du reflux gastrique
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On nous parle depuis longtemps du manifeste de 1948. Dans nos classes, on encense ce texte annonciateur de notre lumineuse modernité. Le discours est presque convainquant : « En plein cœur de la période la plus noire, des artistes invoquent la nouvelle ère. » Refus Global est devenu
le symbole — suspect — de notre libération. Un prélude tranquille à une révolution tranquille, tabletté dans les rayons du patrimoine, commode et consensuel. Une telle récupération du manifeste contribue à fonder la repré-sentation collective d’un présent amélioré vis-à-vis d’un passé bon aux vidanges. Faut-il rappeler qu’aucun Barbeau, Gauvreau ou Borduas, aucune Guilbault, Ferron ou Sullivan ne s’arrachait d’un passé duplessiste ? Leur présent n’était pas encore cette « grande noirceur » de l’histoire officielle, cette vision parfaite et plane du passéisme qui nous échoit. Le présent de leur indigestion est le nôtre : joug et diktats, autorité et démagogie, menaces et dogmes – souvent diffus, insidieux, insaisissables.
Que l’excommunication n’ait plus aujourd’hui le pouvoir de maintenir obéissant tout un peuple, il n’y a rien là pour s’autocongratuler le nombril. Dans le discours auto-proclamé « lucide » qui tient aujourd’hui la majorité soumise aux intérêts d’une minorité, la docile figure canadienne-française est transmuée en québécoise léthargique, la coupe anglaise en coupe Stanley, et le contrôle public ne passe plus par les outils de propagande ecclésiastique. La propagande consumériste prend le relais : publicité, rendement croissant, promesse d’un sette d’électroménagers neufs et eschatologie d’une retraite pépère. Là où jadis la vérité théologique imposait son dogme, l’économie de marché, drapée d’objectivité scientiste et d’irréfutabilité, présente désormais sa face lisse, bien rasée et parfumée comme l’ordre naturel et immuable des choses. Et on ne peut pas aujourd’hui plus qu’alors entendre proclamer sans une douloureuse incrédulité : « Place à la magie ! »
Dans notre ordre social estomacal où le ventre trône, flasque et toujours insatiable, sur les passions et sur le coeur ; justement, un mal de cœur récurent. Les tripes se tordent, se révulsent, grondent et la tranquille digestion du monde dans les sucs et acides gastriques du capitalisme bouillonne en jus âcres, bileux, brûlants d’acidité. Ça coince dans l’œsophage, ça brûle de la gorge au côlon, ça ressac, ça renverse, ça bouillie à crétins, ça magma à sondages, ç’a le goût brun, rouge, bleu, jaune-orange, goût fétide, goût vieux séminariste, vieux syndicaliste, vieux parti, parti power, parti vomir tout ça, c’te soupane vide pour plébiscites fantoches qui ressourd, molasse, motonne, qui rote, qui pète, qui reflue...
Saisissant l’occasion de la commémoration solennelle du 63,25e de siècle du manifeste des automatistes, QUI VIVE se lance à la traque des problèmes de flux, laissant derrière le lien de causalité Refus Global-Révolution Tranquille. Il s’agit, dans ce 2e numéro, d’identifier les goulots d’étranglement, les embâcles, les bouchons, les constipations, tant intellectuelles que sociales, politiques, économiques et artistiques de notre époque, soulignant ainsi comme il se doit la puissance purgative du Refus Global, toujours reporté, à jamais risqué.
Puisse cet exercice politico-gastrique vous déboucher le conduit.
Sur ce, bon appétit.
« « « Image : Elaine Arruda, Sem título, pointe sèche sur zinc (2010)
On nous parle depuis longtemps du manifeste de 1948. Dans nos classes, on encense ce texte annonciateur de notre lumineuse modernité. Le discours est presque convainquant : « En plein cœur de la période la plus noire, des artistes invoquent la nouvelle ère. » Refus Global est devenu
le symbole — suspect — de notre libération. Un prélude tranquille à une révolution tranquille, tabletté dans les rayons du patrimoine, commode et consensuel. Une telle récupération du manifeste contribue à fonder la repré-sentation collective d’un présent amélioré vis-à-vis d’un passé bon aux vidanges. Faut-il rappeler qu’aucun Barbeau, Gauvreau ou Borduas, aucune Guilbault, Ferron ou Sullivan ne s’arrachait d’un passé duplessiste ? Leur présent n’était pas encore cette « grande noirceur » de l’histoire officielle, cette vision parfaite et plane du passéisme qui nous échoit. Le présent de leur indigestion est le nôtre : joug et diktats, autorité et démagogie, menaces et dogmes – souvent diffus, insidieux, insaisissables.
Que l’excommunication n’ait plus aujourd’hui le pouvoir de maintenir obéissant tout un peuple, il n’y a rien là pour s’autocongratuler le nombril. Dans le discours auto-proclamé « lucide » qui tient aujourd’hui la majorité soumise aux intérêts d’une minorité, la docile figure canadienne-française est transmuée en québécoise léthargique, la coupe anglaise en coupe Stanley, et le contrôle public ne passe plus par les outils de propagande ecclésiastique. La propagande consumériste prend le relais : publicité, rendement croissant, promesse d’un sette d’électroménagers neufs et eschatologie d’une retraite pépère. Là où jadis la vérité théologique imposait son dogme, l’économie de marché, drapée d’objectivité scientiste et d’irréfutabilité, présente désormais sa face lisse, bien rasée et parfumée comme l’ordre naturel et immuable des choses. Et on ne peut pas aujourd’hui plus qu’alors entendre proclamer sans une douloureuse incrédulité : « Place à la magie ! »
Dans notre ordre social estomacal où le ventre trône, flasque et toujours insatiable, sur les passions et sur le coeur ; justement, un mal de cœur récurent. Les tripes se tordent, se révulsent, grondent et la tranquille digestion du monde dans les sucs et acides gastriques du capitalisme bouillonne en jus âcres, bileux, brûlants d’acidité. Ça coince dans l’œsophage, ça brûle de la gorge au côlon, ça ressac, ça renverse, ça bouillie à crétins, ça magma à sondages, ç’a le goût brun, rouge, bleu, jaune-orange, goût fétide, goût vieux séminariste, vieux syndicaliste, vieux parti, parti power, parti vomir tout ça, c’te soupane vide pour plébiscites fantoches qui ressourd, molasse, motonne, qui rote, qui pète, qui reflue...
Saisissant l’occasion de la commémoration solennelle du 63,25e de siècle du manifeste des automatistes, QUI VIVE se lance à la traque des problèmes de flux, laissant derrière le lien de causalité Refus Global-Révolution Tranquille. Il s’agit, dans ce 2e numéro, d’identifier les goulots d’étranglement, les embâcles, les bouchons, les constipations, tant intellectuelles que sociales, politiques, économiques et artistiques de notre époque, soulignant ainsi comme il se doit la puissance purgative du Refus Global, toujours reporté, à jamais risqué.
Puisse cet exercice politico-gastrique vous déboucher le conduit.
Sur ce, bon appétit.
« « « Image : Elaine Arruda, Sem título, pointe sèche sur zinc (2010)